Rapport de Séance du 30 janvier 2025: «Luttes féministes & solidaires des femmes en Turquie, une histoire invisible ?»

Séminaire Genre & Paix, Apport des Épistémologies Féministes

Le 30 janvier dernier, Buket Türkmen, Professeure et chercheuse à l’université de Galatasaray à Istanbul, nous a présenté ses travaux sur la révolte de Gezi. Ce fut l’occasion d’évoquer l’héritage féministe de Gezi qui s’inscrit dans la lignée d’une longue tradition datant de l’Empire Ottoman1. Dès la seconde moitié du XIXe siècle, les femmes, issues de divers milieux sociaux et ethniques, se sont fortement mobilisées pour revendiquer leurs droits. Leur engagement a permis d’obtenir des avancées significatives en matière de droits civiques et d’égalité juridique, plaçant la Turquie en avance sur de nombreux pays occidentaux de l’époque. Si, depuis, la mobilisation féministe en Turquie a été entravée par les pressions du gouvernement autoritaire et liberticide d’Erdogan, la lutte féministe persiste, silencieuse mais renforcée par la révolte de Gezi. La révolte de Gezi a éclaté au printemps 2013 lorsque des civils se sont mobilisés contre la destruction du parc du même nom, destinée à faire place à un centre commercial. Rapidement, la mobilisation s’est propagée d’abord de quartier en quartier, puis d’une région à l’autre de Turquie. Cette révolte est devenue un symbole de résistance et d’opposition politique au régime d’Erdogan.

 

Les femmes ont joué un rôle central dans cette mobilisation et leur participation a permis l’émergence d’une nouvelle subjectivité politique ainsi que de nouvelles formes d’expressions de la révolte2. En effet, en remplaçant des slogans sexistes par des éléments de langage féminisés et propres à la communauté LGBT, elles se sont réappropriées les outils du langage politique pour exiger le respect de leurs droits et affirmer leur quête d’autonomie. Grâce à Gezi, le quartier est devenu un espace central de politisation pour les femmes. Par la suite, les femmes se sont organisées dans différents quartiers pour mettre en place des coopératives ainsi que des initiatives de solidarité alimentaire et sanitaire, afin de pallier les manquements de l’État turc. Elles se sont alors réunies régulièrement et ont tenté, malgré les tensions, de construire une culture de paix et de dialogue.


Actuellement, cette mobilisation locale, qui constitue aussi une forte résistance aux politiques néolibérales du gouvernement, trouve dans la cause animale et écologique un nouveau champ de lutte, lui permettant d’élargir la notion de convergence des luttes.

 

Cependant, cette convergence ne se fait pas sans divisions ni tensions. L’esprit de Gezi, fondé sur le marxisme, le consensus et l’horizontalité, demeure un mode d’action contesté. Un fossé générationnel, culturel et historico-politique alimente en grande partie ces divergences, limitant ainsi la capacité d’action du mouvement de Gezi.
Ainsi, si la révolte de Gezi a favorisé l’émergence de nouvelles formes de mobilisation, elle questionne aussi en profondeur la définition et la mise en oeuvre de la convergence des luttes, tant dans sa mise en oeuvre au sein de la résistance que dans les processus de négociation de paix.

 

Pour aller plus loin…

 

Podcast France Culture : Podcast France Culture : Gezi, 10 ans après – les cadeaux de nos exils


1Basbugu-Yaraman, A. (1996). La femme turque dans son parcours émancipatoire (de l’empire ottoman à la république). Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, (21).

 

2Türkmen, B. (2020). De la Révolte de Gezi à l’opposition discrète en Turquie. Mouvements, 104(4), 129-138.