Séminaire Genre & Paix, Apport des Épistémologies Féministes
Camille Boutron, sociologue et spécialiste des questions de genre en situation de conflit armé, nous a présenté sa réflexion sur l’approche genrée de la notion de « Combattantes ». Cette séance a été l’occasion de rappeler que, l’expérience de la prise d’armes, souvent associée au masculin, minore ou invisibilise le rôle des femmes dans la lutte armée. Maintenir les femmes éloignées du combat permet de les évincer par la suite du pouvoir. En se basant sur l’étude de trois terrains de conflits armés distincts, Camille Boutron note effectivement qu’un continuum de la violence existe et qu’il renforce inexorablement le patriarcat.
L’ethnographie carcérale qu’elle a menée entre janvier 2007 et août 2008, dans la prison de haute sécurité de Chorrillos II au Pérou, lui permet d’explorer la dimension intime du conflit et de montrer que les conflits privés sont aussi des réalités politiques. En effet, si en contribuant à la guérilla ces femmes combattantes transcendent les normes de genre, leurs engagements ne portent que rarement les traces d’une réelle émancipation féministe.
Cette tendance se confirme lorsqu’elle part en Colombie en 2015 et qu’elle rencontre des ex-combattantes dans le cadre des processus de négociations de paix entre les FARC et le gouvernement colombien. Il convient de souligner que les FARC ne sont en aucun cas une guérilla féministe. Par conséquent, même si certaines femmes deviennent combattantes à partir des années 1980, elles sont majoritairement assignées à des tâches d’économie reproductive. Le fonctionnement des FARC repose en grande partie sur un modèle de domination masculine où les rapports de pouvoir se perpétuent, limitant l’accès des femmes aux postes de haut commandement. Un contrôle strict des sexualités et de la maternité est d’ailleurs mis en place afin de ne pas perturber l’organisation du groupe armé. Ainsi, si les questions de genre émergent lors des processus de négociations de paix, notamment au sein de la sous-commission sur le Genre en 2014, c’est surtout grâce à la mobilisation des féministes colombiennes qui insufflent un souffle nouveau dans les rangs des FARC. C’est de cet élan de prise de conscience féministe qu’émerge le « féminisme Insurgeant », mais cette victoire reste hélas éphémère. Comble du sort, à leur retour à la vie civile, les anciennes combattantes colombiennes font alors l’objet d’une vaste ingénierie sociale et administrative les sommant de réintégrer leur rôle traditionnel de femmes au foyer.
En France, au sein de l’armée et de l’IRSEM où Camille Boutron a mené ensuite ses recherches, le constat n’est guère plus optimiste. Elle y observe un véritable culte de la virilité, alors qu’à l’inverse tout signe de féminité y est désavoué, étant perçu comme synonyme de faiblesse et de vulnérabilité.
Ainsi, l’intervention de Camille Boutron a permis aux membres du séminaire de questionner la participation des femmes aux combats comme modalité d’empowerment politique et féministe. Elle a également mis en lumière les limites du « gender mainstreaming » lorsqu’il est appliqué de manière isolée, montrant ainsi que cet outil, à lui seul, ne suffit pas à établir une paix véritablement inclusive.
Pour aller plus loin…
- Podcast France Inter, émission Zoom Zoom Zen
- Podcast Binge Audio, Les Couilles sur La Table, émission les hauts gradés de la virilité
- Podcast France Culture, émission Ils ont changé le monde
- Interview Lundi Matin, émission Quand les femmes font la guerre.